La décarbonation des espaces publics : un impératif pour des villes durables
L’urgence climatique et le rôle des espaces publics
Les espaces publics, qu’il s’agisse de places, de parcs, de rues ou d’infrastructures de transport, jouent un rôle central dans la qualité de vie urbaine. Pourtant, leur aménagement, leur entretien et leur utilisation contribuent significativement aux émissions de gaz à effet de serre. En France, le secteur du bâtiment et des infrastructures représente près de 25 % des émissions nationales de GES, tandis que les transports, souvent liés à l’organisation des aménagements urbains, en génèrent plus de 30 %. Face à l’urgence climatique et aux objectifs de neutralité carbone fixés pour 2050, la décarbonation des espaces publics s’impose comme une priorité. Elle nécessite une approche systémique, intégrant à la fois la conception, la gestion et l’usage de ces espaces, tout en répondant aux enjeux de résilience, d’inclusion et de biodiversité.
La transformation des pratiques dans ce secteur devient donc un enjeu stratégique pour atteindre les objectifs climatiques.
Les phases émettrices de GES
L’aménagement des espaces publics génère des émissions à chaque phase de leur cycle de vie. Dès la conception, le choix des matériaux (comme le béton, l’acier ou les revêtements bitumineux par exemple) est déterminant : leur production est énergivore et émettrice de GES. Par exemple, la fabrication d’une tonne de ciment libère environ 900 kg de CO₂. La phase de construction, avec l’utilisation d’engins de chantier fonctionnant aux énergies fossiles, amplifie cet impact. Ensuite, l’entretien des espaces, notamment l’éclairage public, l’arrosage des végétaux ou le nettoyage des sols, repose souvent sur des pratiques consommatrices d’énergie et de ressources. Enfin, l’usage même des espaces publics, comme la mobilité qu’ils induisent (voitures, deux-roues motorisés) ou les activités qui s’y déroulent (marchés, événements), peut générer des émissions indirectes. Ces étapes, bien que nécessaires, soulignent l’importance d’une réflexion globale pour réduire l’empreinte carbone des projets urbains.
Figure 1 : Répartition moyenne des émissions de GES des composants du béton
Limiter l’artificialisation des sols et renforcer la séquestration carbone
La lutte contre l’artificialisation des sols est un levier majeur pour réduire les émissions de GES des espaces publics. En France, l’objectif de « zéro artificialisation nette » d’ici 2050 impose de repenser l’urbanisme en privilégiant la densification et la renaturation des espaces déjà urbanisés. Les sols naturels et les espaces végétalisés jouent en effet un rôle clé dans la séquestration des GES : un arbre mature peut absorber jusqu’à 20 kg de CO₂ par an, tandis qu’un sol urbain perméable et riche en matière organique stocke davantage de carbone qu’un sol imperméabilisé. Les projets de désimperméabilisation, comme la suppression des parkings minéralisés au profit de jardins de pluie ou de sols stabilisés végétalisés, permettent à la fois de réduire les îlots de chaleur et d’augmenter la capacité de stockage du carbone. Par ailleurs, la préservation des sols agricoles et forestiers en périphérie urbaine permet d’éviter les émissions liées à leur conversion, tout en maintenant des puits de carbone naturels.
Les matériaux bas carbone : innovations et vigilances
Le choix des matériaux est un autre levier essentiel pour décarboner les espaces publics. Les enrobés à froid, par exemple, représentent une alternative prometteuse aux enrobés traditionnels : leur fabrication à température ambiante réduit jusqu’à 40 % les émissions de GES par rapport aux enrobés chauds, tout en limitant la consommation d’énergie.
De même, les bétons bas carbone, incorporant des ajouts minéraux (comme les cendres volantes ou les laitiers de haut fourneau) ou des liants alternatifs, permettent de diminuer significativement l’empreinte carbone des infrastructures.
Certains matériaux en première approche « naturels » peuvent parfois s’avérer être des faux amis : le stabilisé, souvent perçu comme une solution écologique, nécessite en réalité un entretien régulier (arrosage, compactage, ajouts de liants hydrauliques) et une maintenance énergivore assez régulière, ce qui peut annuler ses bénéfices initiaux. Cela est d’autant plus vrai si le matériau sélectionné n’est pas adapté à l’usage (exemple : aménagement d’une piste cyclable très passante en stabilisé : il sera nécessaire de l’entretenir très régulièrement).

Figure 2 : Comparaison d'émissions de GES de revêtements sur la base de FDES de la base Inies
Il est donc crucial d’évaluer le cycle de vie complet des aménagements et donc des matériaux mis en œuvre, en intégrant leur durabilité, leur besoin en maintenance et leur potentiel de recyclage.
Le réemploi et le recyclage : vers une économie circulaire des matériaux
Le réemploi et le recyclage des matériaux constituent une piste incontournable pour réduire l’empreinte carbone des aménagements. Le réemploi, qui consiste à utiliser des matériaux existants sans transformation (pavés, bornes, mobilier urbain), évite les émissions liées à la production de nouveaux produits notamment, parfois pour du réemploi réalisé in-situ, il permet aussi d’éviter des émissions de GES associées aux transports de ces matériaux. Par exemple, réutiliser des pavés en pierre naturelle issus de déconstruction permet d’économiser jusqu’à 90 % des émissions par rapport à la production de pavés neufs.
Le recyclage, quant à lui, transforme les déchets en nouvelles ressources : les granulats recyclés, issus de la déconstruction de bâtiments ou de chaussées, peuvent remplacer jusqu’à 30 % des granulats naturels dans les enrobés, réduisant ainsi l’extraction de matières premières et les émissions associées. Des initiatives comme les plateformes de réemploi ou les filières de recyclage local se multiplient, mais leur généralisation suppose une meilleure traçabilité des matériaux et une collaboration renforcée entre l’ensemble des acteurs de l’aménagement et demande également une forte anticipation des sujets lors de la conception des projets.
Quand recourir aux matériaux biosourcés ?
La mise en œuvre de ces matériaux dans les espaces publics prend des formes variées et innovantes. Pour les revêtements de sols, les dalles en bois composite ou en liège, résistantes à l’usure et antidérapantes, remplacent avantageusement les matériaux minéraux. Les mobiliers urbains (bancs, clôtures, signalétiques) en bois local ou en matériaux recyclés et biosourcés (comme les panneaux de particules à base de roseaux) se multiplient, alliant esthétique, durabilité et faible impact environnemental. Les structures paysagères tendent également à mettre en œuvre plus de bois.
Le rôle de la commande publique
La commande publique joue un rôle déterminant et se renforce en 2026 avec l’obligation d’intégrer des clauses environnementales dans les marchés publics. Les collectivités peuvent donc orienter les marchés vers des solutions plus vertueuses et durables et à minima faire en sorte d’analyser les différentes options pouvant être mises en œuvre sur les opérations. Cette évolution encourage l’innovation industrielle et favorise l’émergence de filières locales de matériaux bas carbone.
La décarbonation des espaces publics apparaît ainsi comme un chantier structurel pour le secteur des travaux publics : elle suppose une transformation des référentiels techniques, des pratiques professionnelles et des chaînes d’approvisionnement, mais elle offre aussi l’opportunité de construire des infrastructures plus durables, plus résilientes et mieux adaptées aux défis climatiques contemporains.
Finalement, comme toute opération d’aménagement ou de construction, la mise en avant de solutions bas carbone adaptées aux usages des espaces doit passer par une analyse fine des atouts et contraintes de chaque solution, et la réalisation d’étude en analyse de cycle de vie avec une période de temps précise peut aider les maitrises d’ouvrage et maitrises d’œuvre dans les décisions de conception à prendre.
